Chez Apsi, nous aimons provoquer, nourrir le débat. Et qui mieux qu’un philosophe pour prendre de la hauteur et nous faire cogiter?
Thibaut Convert vous propose ici un échange hors des sentiers battus avec son ancien professeur de philosophie, Bruno Roche, Directeur du Collège Supérieur de Lyon et Directeur Associé de KAÏROS*.

* Kaïros est une marque du Collège Supérieur

TC : Philosophe, consultant auprès de chefs d’entreprise et Directeur du Collège Supérieur… vos activités sont multiples. Quelle est aujourd’hui votre raison d’être professionnelle ?
BR : Pour un philosophe, le modèle reste Socrate : parcourir les rues de la cité et interroger chacun sur ce qu’il fait pour s’aider mutuellement à mieux comprendre. C’est ce qui m’anime dans l’ensemble de mes activités.

TC : Soyons honnêtes, pensez-vous vraiment que la philosophie a sa place dans la stratégie d’entreprise, aujourd’hui guidée par le pragmatisme et la réactivité, voire l’immédiateté ?
BR : C’est parce que le pragmatisme et le court terme triomphent que la philosophie nous est utile. Elle ne serait d’aucune utilité dans un monde de sages, mais elle est très utile dans un monde de dingues !

TC : Quel constat faites-vous du modèle de développement des entreprises ?
BR : Ce qui me frappe le plus, c’est que l’univers de l’entreprise dépend encore largement de ce que les entrepreneurs veulent en faire. Le modèle qui s’impose à tous, c’est de la blague, une paresse intellectuelle, un propos de démission.

TC : Quel serait alors le modèle de demain ?
BR : Ma conviction, c’est que le modèle de la concurrence sur lequel nous avons construit notre richesse et notre prospérité est en train de tousser à tous les étages ; il produit des coûts devenus exorbitants. Notre enjeu est de modérer ce modèle de la concurrence par le modèle de la coopération. Il faut que nos ambitions, nos projets soient davantage pensés dans un esprit de coopération, dans et hors de l’entreprise.

TC : Si je vous suis, la coopération serait l’avenir. Pourtant, le modèle coopératif existe déjà depuis de nombreuses années… En quoi peut-il être un modèle universel ?
BR : Là, vous me parlez d’un statut, ce qui est un début mais n’est pas suffisant ; je réalise beaucoup de missions dans le cadre des entreprises coopératives agricoles et je me demande parfois ce qu’elles ont de vraiment coopératif. Ce qui prime dans le modèle coopératif dont je parle, c’est la manière très quotidienne et très concrète d’organiser les relations autour de l’œuvre commune que l’entreprise se propose de poursuivre.

TC : Vous soutenez que coopérer c’est œuvrer pour le bien commun et non l’intérêt général… Pouvez-vous m’éclairer ?
BR : Mais c’est que l’intérêt général, c’est une énorme abstraction, l’entreprise ne peut pas voir si loin; en revanche, toute entreprise peut avoir un bien commun, un bien qu’elle
partage tous les jours avec l’ensemble de ses acteurs, un bien qu’elle cultive et qu’elle poursuit. Ma conviction est que ce bien sera demain la condition de son acceptabilité sociale.

TC : Comme nombre de chefs d’entreprise, je suis très pragmatique et rationnel. Comment, à mon échelle, puis-je réellement mettre en œuvre un esprit de coopération ? N’est-ce pas utopique ?
BR : Mais ici nous ne sommes pas loin du rationnel, si par rationnel on entend ce qu’il est raisonnable d’entreprendre, à un moment don- né compte tenu de la situation dans laquelle on est engagé. C’est ce que les grecs (pour revenir à Socrate) appelaient la rationalité du kaïros, du bon moment, du moment opportun. Tous les entrepreneurs sont amenés à se poser aujourd’hui la question de l’acceptabilité sociale, et, comme toujours, on peut subir la question ou la reprendre à son compte et en profiter pour interroger de manière un peu plus approfondie son modèle.

TC : Vous évoquez souvent la valeur du « co » que l’on retrouve d’ailleurs dans le vocable d’entreprise (collaborateur, co-créer, coopérer…). Ces termes ont-ils tous le même sens ?
BR : Chacun voit bien que collaborer, ce n’est pas co-créer. Collaborer, c’est mettre du travail et de la compétence ensemble, on ne collabore que parce que les tâches sont d’abord divisées. Et si les taches n’apparaissaient pas d’abord divisées, qu’est-ce qui se passerait ? Voilà la question que se pose un entrepreneur qui veut repenser son modèle. Et, en faisant cela, il se met sur la voie de la co-création.

TC : Vous êtes convaincu et convaincant ! Quels sont vos projets et actions à venir pour partager votre conviction ?
BR : L’action qui m’occupe entièrement, c’est celle que nous avons engagée ensemble avec Apsi. Pour faire partager nos convictions, le plus utile nous a semblé d’aller à la rencontre d’entrepreneurs qui ont, chacun à leur manière, eu l’audace de valoriser les relations de coopération dans leur entreprise, pour réaliser avec eux une web série en 5 épisodes, à découvrir début 2021, notamment lors du prochain Jeudi d’Apsi… En outre, l’équipe de Kaïros* poursuit ses missions d’accompagnement auprès d’entreprises dans la prise de conscience du changement de modèle et dans la mise en œuvre d’un fonctionnement plus coopératif dans le respect de leur histoire, de leur culture et de leurs aspirations.

TC : En tant que philosophe, avez- vous un idéal ?
BR : Une phrase de Camus continue de m’inspirer tous les jours : « Il y a plus en l’homme à admirer qu’à mépriser. » La lutte contre le mépris est une lutte de tous les jours !

TC : Merci infiniment Bruno d’avoir accepté cette interview. Ce fut un vrai plaisir !

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contact@collegesuperieur.com
17 rue Mazagran 69007 Lyon

* Kaïros est une marque du Collège Supérieur

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